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Aviation turque : la guerre en Ukraine sera-t-elle l'occasion d'acquérir les F-16 espérés par Ankara ?

Photo de Eloïse F Le Meitour

Eloïse F Le Meitour

Publié le 09 mai 2022 à 13:59

Le Magazine

N2973 ● 05 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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En 2017, la Turquie a fait le choix d’acquérir le système de défense anti-aérien russe S-400, marquant son exclusion du programme F-35. Mais voilà que dernièrement, le Congrès envisagerait la vente de quelques F-16 à la Turquie, une faveur conditionnée à sa bonne coopération autour du conflit ukrainien.

Le S-400, facteur de rupture entre les Etats-Unis et la Turquie

Les nombreux ultimatums de Washington n'ont rien changé : la Turquie réceptionne ses premiers S-400 en 2019 après avoir passé commande auprès de la Russie en 2017. En découle l'exécution des menaces américaines par Donald Trump : la Turquie est désormais exclue du programme F-35 et peut faire une croix sur la modernisation de sa flotte aérienne de F-16. La loi CAATSA de 2017, qui vise à contrer les adversaires des Etats-Unis à travers des sanctions, a également poussé à la pénalité contre le SSB, l’agence d’approvisionnement militaire de la Turquie en 2020.

Cette dernière se voit refuser toute licence d’exportation d’armes et ses dirigeants sont interdits de territoire. La bonne entente entre les présidents Trump et Erdogan n'aura pas permis de réchauffer les relations turco-américaines, trop entachées par la reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis en 2019, la partielle levée sur l’embargo imposé à Chypre la même année, la menace turque en Méditerranée orientale et le rôle plus que critiqué de la Turquie lors des conflits en Haut-Karabagh, en Syrie et en Libye.

Les systèmes russes de missiles sol-air à moyenne et longue portée S-400 Triumph lors du défilé du Jour de la Victoire sur la Place Rouge à Moscou, le 9 mai 2015.
Les systèmes russes de missiles sol-air à moyenne et longue portée S-400 Triumph lors du défilé du Jour de la Victoire sur la Place Rouge à Moscou, le 9 mai 2015. (Crédits : REUTERS/Host Photo Agency/RIA Novosti)

Pourquoi la Turquie a-t-elle succombé à l’appel du S-400 ?

En 2013, la Turquie annonce son souhait d'indépendance technologique sur le plan de la défense aérienne pour 2023, et doit donc acquérir du matériel tout en montant en compétence technique. C'est dans ce contexte que le pays considère sérieusement l'acquisition d'un système de défense aérienne d'origine chinoise dans le cadre d'un programme global dont le budget frôle les 3,4 milliards de dollars, aux détriments du Patriot PAC-3 américain, du SAMP/T Aster 30 franco-européen, et du S-400 russe. L'offre chinoise permettait notamment d'acquérir un nombre plus élevé de système tout en autorisant des transferts de technologies plus conséquents. Mais les exigences turques dans le domaine sont telles que les tractations avec la Chine se prolongent, amenant les USA à retirer leurs batteries Patriot basées en Turquie à la frontière syrienne.

En 2016, un coup d'Etat commandité par une partie de l'armée turque renforce la volonté d'acquérir un système de défense "non-OTAN" : la protection aérienne turcs aurait été dans l'incapacité d'engager des tirs contre les F-16 turcs rebelles envoyés sur Ankara...  La Russie ayant fourni les renseignements ayant permis de mettre en échec le coup d'Etat, la Turquie change s'oriente donc vers le système S-400. L'acquisition et le déploiement du S-400 russe doit permettre à Ankara d'assurer la pleine protection de son espace aérien contre des ennemis, mais aussi en cas de nouvelles attaques internes : le S-400 n’étant pas intégré au réseau de défense aérienne turque, il pourrait s’avérer efficace contre les F-16 turcs en cas d’une potentielle nouvelle attaque.

Pourquoi les Etats-Unis se sont opposés à l’acquisition par la Turquie du S-400 ?

Le système anti-aérien russe S-400 est tout simplement incompatible avec la logique d'interopérabilité des armements de l'OTAN et particulièrement avec ce qu’on appelle la « Liaison 16 » et les IFF. Le premier est un standard de liaisons tactiques utilisé par les Etats membres de l’OTAN qui interconnecte les avions, les navires et les troupes, ce qui leur permet de partager leurs informations tactiques en temps quasi-réel. Les aéronefs otaniens utilisent également des IFF, des systèmes d’identification ami ou ennemi dans le ciel. De par son statut de membre à l’OTAN, la Turquie devra donc intégrer à son S-400 ces deux systèmes, afin de lui permettre de voler à portée létale. Seulement, le renseignement collecté par le S-400 donnerait la possibilité aux russes d’espionner les avions de nouvelle génération américains et par conséquence venir compromettre la technologie, dont celle du F-35, lui-même conçut pour échapper aux radars les plus sophistiqués. La Turquie est déjà considérée comme enfant terrible de l’OTAN et sa participation est de plus en plus questionnée. Elle prouve encore une fois par cette acquisition, qu’elle n’est pas un allié sûr pour l’occident.

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La Turquie bloquée avec des aéronefs vieillissants

La flotte aérienne turque est officiellement composée de 245 F-16C/D Fighting Falcon et de 19 F-4E Terminator 2020. Toutefois, ces avions sont en fin de vie : les F-16 sont en service depuis 1986 et les F-4E depuis 1974. L’exclusion de la Turquie au programme F-35 ne lui permet pas de moderniser cette flotte comme elle avait initialement prévue et elle a donc lancé en réponse, un programme de prolongation de vie de ses avions de chasse, mais qui est loin d'être suffisant pour pallier à son déficit de modernité.  D'autant que tous les compétiteurs de la Turquie dans la région se modernisent et s'équipent en particulier de Rafale, comme l'Egypte, la Grèce ou les EAU.

La Turquie a pourtant lancé depuis 2010 un projet d'avion de chasse de dernière génération, le TAI TF-X, mais celui-ci peine à émerger, souffrant des coups portés par les sanctions américaines. Alors que son entrée en service était initialement prévue en 2023, son premier vol est espéré en 2026 pour une mise en service à la fin de la décennie, un calendrier jugé plus qu'optimiste. La Turquie doit dès lors trouver une solution de repli pour compenser l'interdiction d'achat du F-35, les retards de son TF-X, et même l'interdiction d'acheter des kits de modernisation pour ses F-16 auprès des USA... Mais en compensation du manque industriel lié à la sortie du pays du programme du F-35, le pays demande 40 F-16 de dernière génération et 80 kits de modernisation. Demande réitérée par Erdogan en novembre dernier lors de sa rencontre avec le président américain Joe Biden.

Projet d'avion de chasse de 5ème génération par la Turquie, le TAI TF-X.
Projet d'avion de chasse de 5ème génération par la Turquie, le TAI TF-X. (Crédits : ©DR)

La coopération turque autour de l’Ukraine apaise les tensions avec les Etats-Unis

Bien que les Etats-Unis se soient toujours refusé de satisfaire les exigences turques, la coopération des deux pays autour de la guerre en Ukraine pourrait bien changer la donne. Le 17 mars : l’administration Biden a suggéré dans une lettre adressée au Congrès, que cette vente pourrait servir les intérêts sécuritaires de l’OTAN. Autrement dit, la Turquie doit pour de bon choisir son camp alors qu'elle essaye depuis plusieurs années de trouver un équilibre entre l’aigle et l’ours. Le retour de la Turquie dans le programme F-35, qui était inimaginable il y a encore quelques mois, semble désormais envisageable pour une partie des élus démocrates et républicains, alors qu'ils s’étaient unanimement battus pour exclure la Turquie du programme. 

Il faut dire que le rôle de la Turquie dans la guerre en Ukraine est considérable, notamment avec l’envoi de matériel turc en Ukraine, dont le drone armé Bayraktar TB2, mais également avec l’interdiction à tous les bâtiments de guerre de circuler dans le passage du Bosphore et le détroit des Dardanelles, ainsi qu'avec son rôle de médiateur entre l’Ukraine et la Russie. La Turquie aurait même joué un rôle dans la libération de Trevor Reed le 27 avril dernier, un marine américain emprisonné en Russie. La Turquie est donc un allié que les Etats-Unis ne peuvent plus mettre de côté, d'autant qu'il couvre traditionnellement le flanc sud russe et que ses chasseurs portent les bombes atomiques américaines B-61, utilisables sur ordre des Etats-Unis. Or le successeur du F-16 dans cette mission est le F-35... La remontée en puissance de la Russie en tant qu'adversaire à contenir redonne donc une position géographique et militaire de choix pour la Turquie au sein de l'OTAN.

https://twitter.com/jonathanweisman/status/1505275127654760453
https://twitter.com/p_zalewski/status/1519218882967392258

« Ce n'est pas une relation que nous pouvons abandonner », confirme Adam Smith, président de la commission des services armés de la Chambre des représentants. Les Etats-Unis auraient même demandé à la Turquie de fournir le S-400 qu'elle venait d'acquérir à l'Ukraine, un moyen de soutenir le pays dans son combat mais également d'éloigner la Turquie de la Russie. Toutefois, Gregoty Meeks, président de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, nuance dans Defense News et affirme qu’« il y a d'autres choses que nous devons encore travailler avec la Turquie, certaines choses qui nous irritent encore parfois ». Le S-400 faisant partie des « choses irritantes », et cela n'est pas prêt de s'arrêter puisque la Turquie continue à préparer la réception d’un second ensemble.

Le soutien d'Ankara à l'Kiev et l'importance de l'allié turc face à la Russie contribue donc à l'amélioration des relations entre les alliés de l'OTAN, mais la question des S-400 continue d'empoisonner celles-ci, tout comme les nombreuses autres questions de politique étrangère d’Erdogan... Si les USA sont désormais convaincus qu'ils ne peuvent abandonner la Turquie dans l'impasse où elle s'est engagée, il reste encore de nombreuses barrières avant que l’acquisition de F-16 flambants neufs ne soit permise. Dans son numéro de funambule entre la Russie et les Etats-Unis, la Turquie va bien devoir finir par choisir. Si un rapprochement avec la Russie semble plus qu'improbable dans le contexte actuel, le retour sous la coupe américaine et les renoncement à l'indépendance technologique seront difficiles à faire accepter au peuple turc.

Eloïse F Le Meitour

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