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Il y a 40 ans, l’Inde devenait une puissance spatiale

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 18 juillet 2020 à 05:54

Le Magazine

N2973 ● 05 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le 18 juillet 1980, en plaçant sur orbite le satellite Rohini-1 par ses propres moyens, l’Inde entrait à son tour dans le club fermé des puissances spatiales.

Le spatial indien puise son origine dans l’existence d’une communauté scientifique qui s’est affirmée dès l’époque de la domination britannique. Ainsi, dans le domaine de la physique, plusieurs scientifiques de talent émergent comme Chandrashekhara V. Râman, prix Nobel en 1930. Alors que l’Inde est en marche vers l’indépendance (1947), des physiciens s’organisent et, sous l’action de Kalpathi R. Ramanathan et Vikram Sarabhaï, fondent à Ahmedabad en novembre 1947 le Physical Research Laboratory, appelé à devenir le berceau de la science spatiale indienne. L’avènement de l’Année géophysique internationale (dont l’Inde était inscrite en tant qu’Etat coopérant) et le lancement des premiers satellites artificiels en 1957-58 offrent aux physiciens indiens l’occasion d’aller de l’avant…

Les premières structures

En 1961, lorsque le physicien Vikram Sarabhaï présente au gouvernement un projet de programme spatial national, il a face à lui le Premier ministre Jawaharlal Nehru (1947-1964), un homme particulièrement sensible aux sciences et aux technologies. Celui-ci, dans une allocution prononcée dès 1947 devant l’Indian Science Congress Association, souhaitait une « étroite coopération entre scientifiques et politiques » pour sortir l’Inde de son sous-développement. Ainsi, lorsque Sarabhaï souligne que le spatial pourra être mis au service du progrès et du développement du pays (éducation, santé, etc.), la cause est entendue chez les politiques. En 1962 est créé au sein du Tata institute of Fundamental Research (TIFR) le Comité national indien pour la recherche spatiale (INCOSPAR), chargé d’organiser la recherche spatiale en Inde et confié à Vikram Sarabhaï.

Dans un premier temps, les Indiens doivent s’initier, apprendre et s’approprier des technologies nécessaires pour atteindre l’espace. Pour cela, l’INCOSPAR donne la priorité au développement de fusées-sondes et à l’installation d’un centre de lancement. Ce dernier est implanté à Thumba (Thumba Equatorial Rocket Launching Station, TERLS), dans l’Etat du Kerala (à la pointe sud de l’Inde), en raison de sa proximité de l’équateur magnétique terrestre permettant d’y effectuer plus facilement des études de la haute atmosphère et l’ionosphère.

L’indispensable coopération

Conscient des retards considérables, Vikram Sarabhaï s’emploie à envoyer de jeunes scientifiques indiens parfaire leur formation, notamment aux Etats-Unis, comme A.P.J. Abdul Kalam, le scientifique qui va contribuer au développement des premiers missiles et lanceurs indiens. Vikram Sarabhaï estime que la coopération internationale permettra d’accéder au plus vite aux technologies spatiales. Des partenariats sont ainsi établis avec les Etats-Unis, la France, le Japon et même l’Union soviétique. Par exemple, en 1964, grâce à un accord de coopération signé avec le Centre national d’études spatiales (CNES) français, les Indiens obtiennent du matériel de champs de tir, le perfectionnement d’ingénieurs et la cession de la licence de fabrication des fusées-sondes Bélier et Centaure. En pleine Guerre froide, la démarche indienne s’inscrivait dans l’optique d’une nation non-alignée ne souhaitant appartenir à aucun des deux blocs en présence.

Le temps des fusées-sondes

Le 21 novembre 1963, les Indiens tirent la première fusée-sonde depuis le TERLS. Toutefois, l’opération s’effectue dans le cadre d’une coopération élargie : la fusée américaine Nike Apache emporte à 200 km d’altitude des instruments de conception française, pour réaliser une expérience au sodium du professeur Praful D. Bhavsar. Ainsi, entre 1963 et 1968, plus de 60 fusées-sondes françaises (Centaure), américaines (Nike), soviétiques (M100) et britanniques (Skua, Petrel) sont tirées à Thumba pour y effectuer diverses expériences scientifiques ou technologiques.

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A partir des engins Bélier et Centaure, les Indiens mettent au point leurs premières fusées-sondes nationales Rohini et Menaka (nommées d’après les danseurs mythologiques de la cour du roi d’Indra, le roi du ciel). Cela permet le 20 novembre 1967 de tirer avec succès depuis le TERLS la première Rohini-75, un engin monoétage à propulsion solide, d’une hauteur de 1,5 m, pouvant embarquer 7 kg d’instruments à environ 10 km d’altitude. Dans les années suivantes, des fusées-sondes de plus en plus puissantes sont construites emportant des expériences à des altitudes plus élevées. Toutefois, cela ne suffit pas pour Vikram Sarabhaï, il faut désormais passer à l’étape suivante : construire un lanceur de satellite.

De nouvelles structures et un lanceur de satellite

Les gouvernements indiens suivent de près le développement des fusées et des activités spatiales. Ainsi, le Premier ministre Indira Gandhi (1966-1977 et 1980-1984) visite le TERLS en 1969, au moment où Vikram Sarabhaï préconise la réalisation d’un lanceur de satellites national. Pour cela, un nouveau site de lancement est retenu et fixé à Sriharikota, dans l’Etat de l’Andhra Pradesh. Ouvert à l’est sur le Golfe du Bengale, celui-ci autorise le tir de puissantes fusées-sondes et, surtout, de lanceurs de satellite. Enfin, pour mieux fédérer et organiser la politique spatiale, il est décidé de créer une agence, l’Indian Space Research Organisation (ISRO), dont la responsabilité incombe naturellement à Sarabhaï (jusqu’à son décès fin 1971).

Quant au lanceur appelé Satellite Launch Vehicule (SLV), sa construction est placée sous l’autorité d’Abdul Kalam, qui s’entoure d’une équipe motivée dans laquelle se trouve notamment G. Madhavan Nair et Udupi R. Rao. Le premier contribuera au développement des premiers lanceurs, le second les premiers satellites artificiels (dont Aryabhata, le premier satellite indien lancé par les Soviétiques en 1975, ou encore la série des Rohini, etc.).

La première satellisation

Pour réaliser le lanceur, les Indiens obtiennent notamment une aide du CNES (alors engagé dans le programme Diamant B), comme s’en souvenait Jacques Blamont, un des pères du spatial français qui a initié la coopération franco-indienne : « Le CNES reçut de nombreux ingénieurs indiens dans sa division des Lanceurs au centre de Brétigny. Ils y apprirent la technologie du Diamant qui leur permit de mettre au point leur fusée SLV-3 (…) » (in Introduction au siècle des menaces, O. Jacob, 2004). Ainsi, en 1979, le rêve indien s’apprête à devenir réalité avec SLV-3, un lanceur à propulsion solide à quatre étages, d’une hauteur de 22 m pour une masse totale de 17 tonnes, pouvant placer un satellite de 40 kg sur orbite basse. Le 10 août, SLV-3 n°1 décolle mais, après 317 s de vol, celui-ci devient incontrôlable et retombe à 560 km de Sriharikota. L’échec est dû au deuxième étage et des systèmes de contrôle de commande. Quelques mois plus tard, le 18 juillet 1980, SLV-3 n°2 décolle à 8h03 et quelques minutes plus tard le satellite Rohini-1 atteint son orbite visée (305 km de périgée, 919 km d’apogée). D’une masse de 35 kg, le satellite expérimental sert principalement à valider le lanceur.

Le succès du 18 juillet 1980 entraîne une explosion de joie, comme en a témoigné Abdul Kalam : « La nation était en liesse. L’inde venait d’entrer dans le cercle fermé des nations capables de lancer des satellites (…). Le professeur Satish Dhawan, président de l’ISRO (…) annonça que nous avions maintenant largement la possibilité d’explorer l’espace ». Avec SLV-3, l’Inde renouait avec son savoir-faire en matière de fusée, interrompu à la fin du XVIIIe siècle lorsque le souverain de Mysore, Tipu Sultan, en lutte contre les Britanniques, utilisait des fusées (roquettes) de combat. Après avoir vaincu Tipu Sultan, les Britanniques s’étaient emparés de ces fusées qui, adaptées par William Congreve, ont ensuite été utilisées dans les guerres napoléoniennes… La technique des fusées disparaissait alors du monde indien pendant environ 180 ans.

Références

Un article : India in Space: Between Utility and Geopolitics, Marco Aliberti, ESPI, Springer, 2018

Un ouvrage : Les ailes de feu, Dr A.P.J. Abdul Kalam, éd. Kailash, Paris, 2009

Une vidéo : sur le lancement du SLV, le 18 juillet 1980.

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

Pierre-François Mouriaux

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