Durant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs villes alliées, dont Londres, subissent d’impressionnants raids meurtriers par notamment le V2 (« Vergeltungswaffe » / « arme de représailles »), un redoutable missile balistique qui ne pouvait être intercepté ni par un avion, ni par la DCA, en raison de sa vitesse dépassant le mur du son. Au total, entre le 8 septembre 1944 et le 27 mars 1945, environ 3 000 V2 ont été tirés, entraînant de nombreuses destructions, ainsi que près de 2 800 victimes.
Le V2 était la fusée A4 développée par l’équipe de Wernher von Braun depuis la fin des années 30. Véritable monstre de technologie pour l’époque, la A4 a une hauteur de 14 m, un diamètre de 1,65 m pour une masse de près de 14 t. En tant qu’arme de guerre, elle peut emporter une charge explosive de près d’environ 900 kg à environ 250 km. Quant à la propulsion, elle est réalisée par un moteur-fusée utilisant des ergols liquides (alcool, oxygène liquide). Le premier succès de lancement est intervenu le 3 octobre 1942 depuis la base de Peenemünde sur les rives de la Baltique. Ce jour-là, pour la première fois, un objet construit par l’homme tutoyait les frontières de l’espace…
Au lendemain de la guerre, les vainqueurs s’approprient matériels et spécialistes allemands. Ainsi, à travers l’opération Paperclip, les Américains s’emparent environ d’une centaine de V2 et d’une bonne partie de l’équipe de Wernher von Braun. Grâce à cela, ceux-ci peuvent procéder dès 1946 à la reconstitution et à des tirs de V2 depuis White Sands, sous la responsabilité de l’US Army.
Terrain d’essais de fusées depuis les années 1930, White Sands, au Nouveau Mexique, est la plus grande zone militaire des Etats-Unis, où notamment le pionnier Robert Goddard a procédé à ses essais de fusées. C’est également à White Sands qu’a été organisée l’opération Trinity testant le 16 juillet 1945 la première bombe atomique de l’histoire. Ainsi, lorsque les militaires de l’US Army souhaitent tirer des V2 allemands, ils installent tout naturellement leur polygone de tir à White Sands (au Launch Complex 33).
Le 15 mars 1946, ils procèdent au premier essai statique d’un moteur V2. Le premier lancement intervient le 16 avril suivant. L’essai n’est pas concluant. Il faut attendre le tir suivant, le 10 mai, pour que l’engin effectue un vol nominal, atteignant alors 112 km d’altitude. D’autres essais suivent avec des résultats plus ou moins concluants. En s’initiant aux lancements de fusée, les militaires américains acquièrent ainsi peu à peu une certaine expertise. Le succès du onzième vol du 10 octobre 1946, au cours duquel la fusée atteint 173 km d’altitude, autorise pour le tir suivant une expérience originale.
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Pour le douzième lancement, les experts américains décident de placer dans la pointe de la fusée une caméra (Devry 35 mm). Pour la protéger lors du vol et surtout lors de son retour sur Terre, celle-ci est placée dans un boîtier en acier. Le 24 octobre 1946, la fusée décolle et culmine à 105 kilomètres seulement en raison d’une performance de la propulsion inférieure à la normale. L’expérience est néanmoins un succès : lors du visionnage, les clichés obtenus pendant le vol impressionnent les scientifiques, notamment la noirceur entourant notre planète ainsi que la courbure de la Terre, battant le record du 11 novembre 1935 (du ballon Explorer II ayant monté à 22 km avec à bord Albert W. Stevens et Orvil A. Anderson qui avaient pu voir la courbure de la Terre).
L’expérience est réitérée le 7 mars 1947 : culminant à un peu plus de 160 km, les deux caméras embarquées dans le nez du V2 prennent un saisissant panorama de la Terre. Dans Les fusées véhicules de l’avenir, Hans K. Kaiser s’extasie sur les résultats obtenus : « Particulièrement impressionnantes sont les photographies et les vues cinématographiques de la surface terrestre prises du haut des régions ionosphériques. Le 7 mars 1947, on réussit pour la première fois à photographier la Terre à partir des espaces cosmiques ! Une fusée A4 avait transporté à une altitude de 160 km un appareil photographique automatique qui prenait quatre vues par seconde sur une pellicule longue de 15 mètres. Une surface de 1.280.000 kilomètres carrés fut reproduite, comprenant de vastes étendues des Etats de l’Arizona, du Nouveau Mexique septentrional, et les vues faisaient apparaître d’une façon très évidente la courbure de l’horizon », mais pas seulement. En effet, il est également possible d’observer les formations nuageuses, laissant présager les opportunités futures pour notamment la météorologie. D’autres V2 ont ainsi embarqué des instruments pour étudier la température, la pression et autres caractéristiques physiques de la haute atmosphère encore inconnue.
Au total, entre 1946 et 1952, 67 V2 ont été assemblés et tirés depuis White Sands, obtenant des records de vitesse et d’altitude. Les techniciens américains se sont ainsi rendu maîtres du fonctionnement de cet engin complexe, avec un taux de réussite de près de 50% seulement, soulignant la difficulté à maîtriser cette technologie.
Forts de leurs expériences, von Braun et son équipe sont intégrés à l’Arsenal de Redstone à Huntsville en Alabama, où ils poursuivent leurs études conduisant au développement d’engins-fusées plus puissants, à commencer par le Redstone qui permettra aux Américains d’une part de disposer du premier missile balistique à porter une ogive nucléaire (PGM-11 Redstone) et, d’autre part, d’engendrer une famille de lanceurs pouvant satelliser (Juno 1) et même envoyer dans l’espace en 1961 Alan Shepard et Virgil Grissom les premiers astronautes américains dans l’espace lors d’un vol suborbital (Mercury-Redstone).
- Un article : « The First Photo From Space », Tony Reichhardt, 24 octobre 2006,
- Un ouvrage : Les fusées, véhicules de l’avenir, Hans K. Kaiser, Amiot-Dumont, Paris, 1954.
- Un film qui, depuis un V2, montre la courbure de la Terre : V2 Camera Views of Earth,1946, Universal Studios, novembre 1946,
Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence