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Coopération spatiale franco-allemande : rien ne va plus ?

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Pierre-François Mouriaux

Publié le 01 juin 2024 à 13:21

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L’axe Paris-Berlin, qui a longtemps constitué un pilier de l’Europe spatiale, paraît aujourd’hui sérieusement mis à mal. Est-ce bien le cas et, si oui, faut-il s’en inquiéter ? Et quid du dernier désaccord en date, au sujet de la constellation Iris2 ?

On a coutume de dire que la bonne marche de l’Europe spatiale, comme nombre d’autres dossiers européens, dépend en premier lieu de l’état du couple franco-allemand. Si chacun a pu avoir des ambitions et des visions différentes depuis la création de l’Agence spatiale européenne, il y a bientôt un demi-siècle (le 30 mai 1975), force est de constater que les compromis – parfois obtenus à l’arrache – ont permis d’aboutir à de véritables succès, notamment le lancement du programme Ariane et la création de son architecte franco-allemand ArianeGroup, ainsi que de grands programmes scientifiques cofinancés. Las, il semble que la coopération raisonnée ait désormais cédé la place à une féroce compétition, que les points de divergence entre les deux pays se multiplient, que les négociations deviennent de plus en plus âpres, voire qu’un dialogue de sourd se soit durablement installé. Évidemment, personne ne souhaite s’exprimer officiellement sur le sujet, ô combien politique. Mais, en off, les langues se délient parfois quand on appuie là on ça fait mal…

Ce qui fonctionne encore, ce qui coince désormais

La dizaine de personnes que nous avons interrogée s’accorde à dire que la coopération spatiale franco-allemande continue à être vertueuse dans les domaines de la recherche scientifique et de la technologie, avec de belles missions bilatérales comme Merlin (pour la surveillance depuis l’espace du méthane atmosphérique) et des co-financements de programmes de l’ESA classiques – même si un retard certain existe au sujet de Merlin, et même si le financement allemand des programmes optionnels devient de plus en plus orienté nationalement. Parmi les grands programmes de l’ESA – mais aussi de l’Union européenne –, citons l’intérêt de l'Allemagne pour la constellation Copernicus dédiée à l’observation de la Terre, avec un engagement fin 2019 de près de 520 M€, devant l'Italie (370 M€), la France (350 M€), l'Espagne et la Grande-Bretagne (170 M€ chacune). Ainsi, selon le DLR, le Centre allemand pour l'aéronautique et l'astronautique, pas moins de 800 M€ bénéficient aux entreprises allemandes, dont OHB-System qui s’est vu confier construction de plusieurs satellites Sentinel. Plus récemment, l’Allemagne n’a pas non plus rechigné à la poursuite du programme d’exploration martienne ExoMars, qu’elle soutient à hauteur de 133 M€ (soit environ 8 % des budgets accordés depuis 2006). En revanche, d’aucuns regrettent que des désaccords de plus en plus vifs soient apparus sur les lanceurs, sur les questions de défense et de sécurité dans l’espace, et sur tout sujet qui doit renforcer la légitimité politique de l’Union européenne dans le spatial. Et plus concrètement, dès qu’il y a un risque qu’une forme de coordination ait lieu à l’UE.

Récente montée en puissance allemande

Plusieurs explications sont données sur les raisons de ces tensions, avec des racines historiques, culturelles et économiques, mais aussi des postures probablement trop rigides de part et d’autre du Rhin. « C’est d’abord la France qui s’est – légitimement – positionnée comme le moteur de l’Europe spatiale, nous rappelle cette observatrice. Elle a pu imposer sa vision sur les lanceurs car elle finançait 63 % du programme Ariane, rendu vital après l’affaire du satellite de télécommunications franco-allemand Symphonie, que les États-Unis étaient prêts à lancer… à condition d’abandonner toute idée d’exploitation commerciale. Et, si la France était le leader sur le dossier des lanceurs, l’Allemagne avait un blanc-seing pour développer le module-laboratoire Spacelab de la navette spatiale américaine, puis le laboratoire Columbus de la Station spatiale internationale. Sauf qu’aujourd’hui, notre voisin ne veut plus se contenter de la deuxième marche du podium. » Cette ambition a clairement été exprimée à plusieurs reprises par le gouvernement fédéral, depuis la publication du Livre blanc de 2011 jusqu’à la définition d’une Stratégie spatiale en septembre 2023. Cela s’est traduit par l’augmentation significative de la participation allemande ces dernières années dans le budget de l’ESA, au point de détrôner la France à l’issue de conférence ministérielle organisée en novembre 2019 à Séville, en Espagne, une position conservée après la ministérielle de novembre 2022 à Paris : aujourd’hui, l’Allemagne et la France restent les deux principaux contributeurs de l’ESA pour la période 2023-2025, avec 3,512 Md€ pour la première (20,8 %) et 3,202 Md€ pour la seconde (18,9 %) – mais les voix françaises de faire remarquer qu’au financement direct de l’ESA, il convient d’ajouter la prise en charge directement par le CNES d’un tiers des dépenses de fonctionnement et de modernisation du Centre spatial guyanais, au service de l’Europe. On ne lâche rien.

Pierre-François Mouriaux

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