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Entrainement rarissime : un avion de commandement américain transmet un ordre stratégique en clair

Photo de Gaétan Powis

Gaétan Powis

Publié le 24 décembre 2023 à 10:30

E-4B Nightwatch, E-6B Mercury et LGM-30G Minuteman III.

E-4B Nightwatch, E-6B Mercury et LGM-30G Minuteman III.

USAF, US Navy

Le Magazine

N2973 ● 05 juin 2026

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Codé 8888, ce type d’ordre n’a été enregistré que 11 fois depuis 2004... jusqu'au le 21 décembre dernier, où un 12ème message de ce type a été envoyé par un avion de commandement et de contrôle stratégique aéroporté E-4B Nightwatch. Ce dernier avait décollé avec un tout aussi stratégique E-6B Mercury, capable de tirer à distance les missiles balistiques intercontinentaux LGM-30G Minuteman III placés dans leurs silos. Quel est le rôle de ce message ? Quelles sont les missions de ces deux très stratégiques appareils ? Existe-t-il un équivalent en France ?

Des messages stratégiques

Le Système de Commandement et de Contrôle Automatisé Stratégique (SACCS) américain est utilisé pour la transmission de nombreux messages entre les centres de commandement militaires et les forces stratégiques américaines. La majorité de ces messages peut être regroupée en quatre catégories :

  • Messages émanant des autorités supérieures (HACM)
  • Message d’action urgent (EAM), afin de transmettre des ordres conventionnels urgent ou encore des ordres de tirs nucléaires.
  • Message de direction des Forces (FDM)
  • Message automatisé de changement des données de ciblage pour les missiles balistiques intercontinentaux LGM-30G Minuteman III (encore en silo)

Au vu de leur sensibilité, ceux-ci sont bien évidemment cryptés. Cependant, il arrive que des radio-amateurs entendent et enregistrent ces types de messages lors d’exercices, essais ou entrainements.

Un message très rare

Le 21 décembre, un avion de commandement et de contrôle stratégique aéroporté E-4B Nightwatch décollait de sa base aérienne d’Offutt (Nebraska, États-Unis) pour une mission d’entrainement stratégique au-dessus du golfe du Mexique. La mission comprenait notamment un ravitaillement par deux tankers KC-46A Pegasus durant son trajet au-dessus des États-Unis (image ci-dessous). 

Entrainement stratégique pour un E-4B Nightwatch en cours de ravitaillement par deux KC-46A Pegasus. Un tout aussi stratégique E-6B Mercury avait également décollé d’Offutt.
Entrainement stratégique pour un E-4B Nightwatch en cours de ravitaillement par deux KC-46A Pegasus. Un tout aussi stratégique E-6B Mercury avait également décollé d’Offutt. (Crédits : Air&Cosmos, ADS-B)

Une fois arrivé sur zone, l’appareil a alors émis, en clair, un message d’exercice (publication ci-après) :

888800211852AAEEGGKKNNXXZZ8888

Le message peut être scindé en plusieurs parties :

  • les 8888 symbolisent le début (avec les 00) et la fin du message,
  • 21 représente la date d’émission,
  • 1852, soit 18h52, heure Zulu,
  • AAEEGGKKNNXXZZ étant le corps du message.
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S’il est impossible d’identifier formellement le type de message envoyé, secret de la dissuasion oblige, le format ne correspond toutefois pas avec un message EAM. La presque totalité des EAM ne comprend ni le nombre 0 (pour ne pas confondre le nombre zéro avec la lettre O), ni le chiffre 1 (pour ne pas confondre le chiffre 1 et la lettre L). Il faut aussi noter l’absence de chiffres au sein du corps du message.

En revanche, ce message type « 8888 » est extrêmement rare ; seulement 12 de ces messages ont été enregistrés – partiellement ou entièrement - en sources ouvertes entre le 23 février 2004 et le 21 décembre 2023 ! En plus de la structure 8888, la date et l'heure, ils reprennent à chaque fois un identique ou très similaire corps du message ;

888800221650AAEEGGKKNNXXZZ8888 (message du 22 novembre 2022)

888800181831AAEEGGKKNNXXZZ8888 (message du 18 novembre 2022)

888800011657OOTT11KKNNXXZZ8888 (message du 1er mai 2018)

88880025I600AAE6GGOONNXXZZ8888 (message du 26 juin 2007)

À noter qu’il s’agit peut-être d’un message test : un précédent message (avant 2004) avait été émis sous ce format : "UUUF1 888041310ZISSTMAINTENANCETEST888", signifiant un test de maintenance de l'ISST. Pour information, l’ICBM Super High Frequency Satellite Terminal (ISST) était un système de communication satellitaire entre les centres de commandements stratégiques et les postes de lancement des missiles balistiques intercontinentaux américains. Aujourd’hui, le système de communication satellitaire stratégique utilisé aux États-Unis se base sur la constellation de satellites Advanced Extremely High Frequency (AEHF) de Northrop Grumman.

Pour plus d'informations sur ces messages, INTERNETFRIEND a publié une vidéo (en anglais, ci-dessous) le 1er septembre dernier sur les messages "8888".

E-4B Nightwatch : un PC aérien stratégique

Durant la guerre froide, l’US Air Force développe l’E-4B Nightwatch afin de détenir un poste de commandement aéroporté capable de survivre à une frappe nucléaire, tout en permettant aux hautes autorités transportées de décider d’une réplique conventionnelle ou stratégique.

Basé sur un Boeing 747-200, le premier E-4 Nighwatch entre en service en 1974. Aujourd’hui, les E-4B Nightwatch sont équipés de nombreux moyens de communications. Les personnels de bord expliquent dans de nombreuses interviews que les téléphones situés au poste des communications peuvent appeler n’importe quel téléphone sur la planète. Au-dessus du fuselage, un radôme a été installé pour protéger les nombreuses antennes permettant d’assurer les liaisons satellitaires. L'appareil est conçu pour résister aux effets d'une impulsion électromagnétique, pouvant être créée par l'explosion d'une charge nucléaire. D'ailleurs, ce type d'avion dispose d'une protection contre les effets nucléaires mais aussi thermiques.

L’avion peut aussi envoyer des messages aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Marine américaine (US Navy) et ce, grâce à une antenne de 8 kilomètres de long. Il s’agit d’une antenne souple enroulée dans l’appareil et stabilisée grâce à un panier ressemblant au panier d’un câble de ravitaillement. Ce dernier est constamment visible car il sort de l'avion juste au-dessus de l'APU (sous la queue, visible sur l'image ci-dessous). Une fois entièrement déroulée, l’avion va effectuer une série continue de virages serrés (30 à 50°) en basse vitesse. Dès lors, l’antenne va petit à petit passer d’une position horizontale à une position verticale. Une fois placée, l’antenne permet d’émettre en très basse fréquence des messages dont la portée est mondiale : un message envoyé pourrait faire 2,5 fois le tour de la Terre. Dès lors, les SNLE en surface, situés jusqu’à 18 mètres sous la surface de l’eau ou encore en plongée mais tractant une antenne flottante recevront le précieux message.

Aujourd’hui, ces quatre appareils sont toujours en service et sont notamment utilisés pour le transport du Secrétaire à la Défense (équivalent du ministre des Armées en France) ou accompagnent le Président américain dans chacun de ses trajets. Dissuasion oblige, au moins un E-4B est constamment prêt à décoller et ce, 24h/24, 7j/7.

Décollage d'un E-4B Nightwatch depuis la base aérienne de Travis (Californie) pour effectuer un passage au California Capital Airshow (11 septembre 2017).
Décollage d'un E-4B Nightwatch depuis la base aérienne de Travis (Californie) pour effectuer un passage au California Capital Airshow (11 septembre 2017). (Crédits : USAF)

TACAMO et Looking Glass pour l'US Navy

En plus du E-4B Nightwatch, un tout aussi stratégique E-6B Mercury (à ne pas confondre avec l'E-A6B Prowler) avait également décollé de la base aérienne d'Offutt. Ce Boeing 707 militarisé est plus récent que le Nightwatch car il est entré en service au sein de l’US Navy en octobre 1998, avant d’évoluer en E-6B Mercury en 2003. Ils ne sont pas utilisés pour transporter des personnels VIP mais répondent à deux missions stratégiques :

  • TACAMO, TAke Charge And Move Out (soit prendre les choses en main et déguerpir). Cette mission a pour but d’assurer la communication entre les SNLE et les organes décisionnaires américains. Pour ce faire, en plus des différents systèmes de communication, les E-6B sont équipés de deux antennes souples enroulées dans l’avion : une antenne principale très basse fréquence de 8 kilomètres sortant par l’arrière de la queue (comme sur l’E-4B) et une antenne secondaire d’environ 1,6 km, sortant d’une trappe à l’arrière du fuselage. Tout comme les E-4B, lorsque des ordres doivent être transmis aux SNLE, l’E-6B va effectuer des virages serrés et continus afin d’abaisser ses deux antennes.
  • Looking Glass (soit regarder dans le miroir). Cette mission est stratégique mais concerne l’US Air Force (USAF). Durant la guerre froide, l’USAF détenait des EC-135 Looking Glass, dont le but était de remplacer les postes de commandement terrestres dans le cas où ceux-ci étaient anéantis. Lors de la mise à la retraite de ces appareils à la fin de la guerre froide, les Mercury de l’US Navy ont été modifiés afin de pouvoir assurer cette mission. Ainsi, actuellement, un avion de commandement et de communication de l’US Navy peut, à distance et sur ordre présidentiel, déclencher le tir de missiles balistiques intercontinentaux Minuteman III de l’US Air Force. Le 18 avril 2023, un E-6B Mercury a justement testé cette capacité en tirant à distance un Minuteman III (image ci-dessous).

Leur mission étant également stratégique, les 16 E-6B Mercury assurent également une veille en alerte 24h/24, 7j/7. De par la nature hautement stratégique de leurs missions, Les Nightwatch et Mercury sont parfois surnommés Doomsday Plane, à savoir, avion du jugement dernier.

Geste très symbolique de la triade nucléaire américaine : le Maj. Hayden McVeigh tourne les clés à bord d’un E-6B de l’US Navy, lançant à distance un ICBM Minuteman III de l’USAF (18 avril 2023).
Geste très symbolique de la triade nucléaire américaine : le Maj. Hayden McVeigh tourne les clés à bord d’un E-6B de l’US Navy, lançant à distance un ICBM Minuteman III de l’USAF (18 avril 2023). (Crédits : USAF)
E-6B Mercury en vol.
E-6B Mercury en vol. (Crédits : USN)

Un coût élevé

Pour dissuader, il faut aussi être visible. De fait, entre les entrainements, patrouilles aériennes et missions de routine, les E-4B et E-6B effectuent de nombreuses heures de vol, respectivement 1.149 et 9.403 heures de vol pendant l’année fiscale 2020. Avec un coût à l’heure de vol de 372.496 $ et de 54.839 $, le budget de ces deux appareils cumulés est de 943.649.021 $, soit 855,9 millions d’euros. À titre de comparaison, cette somme représentait 16,8 % des 5 milliards d’euros du budget 2020 alloué aux différentes forces de dissuasion françaises.

Un remplacement

Avec et ans de service, les E-4B et E-6B sont vieillissants et coûteux à entretenir. L’USAF et l’US Navy sont en train de remplacer ces appareils par des avions modernes :

  • L’USAF cherche encore le remplaçant de son Nightwatch via le Survivable Airborne Operations Center program (SOAC). Le 1er décembre 2023, Boeing, pourtant grand favori de ce programme, a été exclu de la compétition par l’US Air Force. D’après deux sources proches du projet, l’USAF et Boeing n’ont pu s’entendre sur les droits relatifs aux données et sur les conditions contractuelles, Boeing refusant bien évidemment de signer un accord à prix fixe (Reuters). Il ne resterait donc que l’entreprise Sierra Nevada Corp pour le développement du futur Doomsday plane de l’USAF. Un contrat devrait être signé dans le courant de l’année 2024, un budget de développement de 889 millions de dollars pour l’année fiscale 2024 et un budget cumulé de 8,3 milliards de dollars jusqu’à l’année fiscale 2028.
  • L’US Navy est plus avancée dans le remplacement de son E-6B, via son programme de recapitalisation TACAMO (E-XX). Il s’agira du C-130J-30 Super Hercules de Lockheed Martin.
Image de synthèse d'un EC-130J-30 TACAMO.
Image de synthèse d'un EC-130J-30 TACAMO. (Crédits : Northrop Grumman)

Et en France ?

Les Forces armées françaises ont utilisés, entre 1988 et 2001, quatre C-160H ASTARTE (Avion STAtion Relais de Transmissions Exceptionnelles). Tout comme les E-6B américains, les C-160H étaient équipés de deux antennes flexibles à très basse fréquence. Aujourd’hui, leur mission a été reprise par l’escadron 92.532 SYDEREC (SYstème de DErnier RECours), utilisant des ballons captifs sur lesquels de longues antennes sont attachées. Cependant, d’après un rapport du Sénat du 12 juillet 2012 :

"Le système de transmission de derniers recours SYDEREC devra être remplacé dans les années 2020. Les premières études de concept d'un système de remplacement de SYDEREC ont été lancées."

Enfin, le rapport "Programme 146, Équipement des Forces" de 2022 laisse à penser que le système sera amélioré et non pas changé par un avion ou autre type de système de transmission stratégique :

"Le soutien en service du système de dernier recours (SYDEREC) et la réalisation du programme successeur (SYDEREC NG)"

Ce rapport précise aussi quelques dates :

  • Lancement du stade d’orientation en août 2012,
  • Lancement du stade d’élaboration en août 2015,
  • Lancement du stade de réalisation en décembre 2018.

Gaétan Powis

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