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Il y a 60 ans : Baïkonour, d’une odyssée à l’autre…

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 15 mai 2017 à 06:06

Le cosmodrome photographié par un avion-espion américain U2, le 5 août 1957.

Le cosmodrome photographié par un avion-espion américain U2, le 5 août 1957.

NASA

Le Magazine

N2973 ● 05 juin 2026

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Aménagé à partir de 1955, Baïkonour voit le tir de puissantes fusées qui, dès 1957, placent sur orbite les premiers satellites puis, quelques années plus tard, les premiers hommes. Retour sur l’origine d’un des ports spatiaux les plus emblématiques.

En 329 av. J-C, les Grecs, sous la conduite d’Alexandre le grand, arrivent et s’installent sur les rives du fleuve Syr-Daria en Asie centrale. En y fondant Alexandria Eschate (« Alexandrie la plus reculée »), lointaine ancêtre de Leninabad rebaptisée en 1991 Khodjent, ils ont eu le sentiment d’avoir atteint les limites du monde connu. 2 283 ans plus tard, l’Asie centrale retient l’attention de la puissance régionale de l’époque, l’URSS, qui y installe un cosmodrome d’où satellites, sondes, vaisseaux habités partent explorer l’espace pour faire reculer les limites de la connaissance…

La quête du vecteur.

Dès 1946-47, Américains et Soviétiques s’engagent dans une course-compétition qui les amène à se doter de nouveaux systèmes d’arme. La suprématie planétaire est en jeu. C’est à celui qui maîtrisera au plus vite l’arme suprême constituée par le couple bombe atomique/vecteur. Au départ, les Américains utilisent les bombardiers stratégiques qu’ils ont développés au cours du dernier conflit mondial. De leur côté, les Soviétiques, pour compenser leur retard et répliquer à la menace américaine, décident en 1954 la construction du missile balistique intercontinental R7. Pour le tester, il est alors nécessaire de disposer d’un centre d’essais adapté. Fin 1954, le choix se porte sur Tiouratam, une petite ville perdue dans les steppes du Kazakhstan, à 160 km à l’est de la mer d’Aral, sur le fleuve Syr-Daria.

Le site de Tiouratam.

Village-pionnier fondé en 1901, Tiouratam ne compte au début de 1955 que de quelques dizaines d’habitants. La région offre alors plusieurs avantages : elle se trouve premièrement sur l’axe de communication Moscou-Tachkent, permettant d’apporter hommes et matériels. Deuxièmement, avec environ 300 jours de beau temps par an, il est possible de faire des observations optiques des tirs. Troisièmement, le site étant le plus au sud (à 51,42° de latitude Nord), il offre l’avantage à une fusée de profiter de la vitesse initiale due à la rotation de la Terre la plus élevée possible. Enfin, le choix est également conditionné par l’immensité de la région qui autorise le tir d’engins à longue portée, une immensité garantissant aussi la sécurité et, surtout, la discrétion. En effet, et pour tromper les Occidentaux, le nom du centre est changé : Tiouratam devient Baïkonour, du nom d’une ville qui existe déjà située à… 370 kilomètres au nord-est. Ainsi, dans l’Encyclopédie soviétique de l’astronautique mondiale (éd. Mir, Moscou, 1971), on note à Baïkonour la définition suivante : « Un des plus grands cosmodromes de l’Union soviétique, situé près de la ville du même nom, au NE de la Mer d’Aral, dans la région de Karaganda (République du Kazakhstan) et spécialisé dans le lancement d’engins habités (…) ». La supercherie sera définitivement dévoilée lors du vol Apollo-Soyouz de 1975 qui amènera des étrangers sur le cosmodrome. Néanmoins, les Américains s’en doutaient déjà puisque, dès le 5 août 1957, un avion espion U2 avait photographié et révélé l’existence du pas de tir du R7.

La construction du cosmodrome.

Le centre de Baïkonour est décidé par le décret du 12 février 1955. Les travaux d’aménagement débutent en avril et, dans les mois qui suivent, des infrastructures sont créées (routes, voies ferrées, gares, habitations, etc.). Une véritable petite ville émerge à proximité sous le nom de Leninsk (rebaptisée Baïkonour le 20 décembre 1995). Si la présence du Syr-Daria et de lacs offre des avantages (eau, poissons…), les conditions de vie sont difficiles ; les températures oscillent entre -35°C l’hiver et +40°C l’été. Quant au cosmodrome, il est créé le 2 juin et la construction de la première plateforme de tir s’engage en juillet. Les infrastructures de la base-vie sortent de terre à partir d’octobre. Fin 1956, le site est quasi prêt. Entre temps et à l’initiative de Sergueï Korolev, ingénieur et fondateur du spatial soviétique, il a été décidé que le R7 serait également utilisé en tant que lanceur de satellites.

Les premiers tirs balistiques.

Le 15 mai 1957, les techniciens procèdent au lancement du premier R7. Si la propagande laisse entendre que les objectifs du tir ont été atteints, en réalité l’essai a été un échec : au bout de 98 secondes, un des moteurs de la fusée a explosé, l’engin est retombé à 400 km du pas de tir. Les 10 et 11 juin, les trois tentatives pour faire décoller le second R7 échouent ; la fusée est remplacée. Le tir du 12 juillet aboutit encore à un échec. Le 21 août, le quatrième tir réussit enfin. Si la révolution balistique est bien effectuée avec une portée de 6 000 km, l’ogive est cependant perdue, elle s’est désintégrée. Néanmoins, l’agence Tass annonce fièrement le 27 « la création d’un missile balistique à longue distance en Union soviétique », sans préciser les incidents techniques. Un cinquième tir intervient le 7 septembre ; si c’est un succès, l’ogive semble avoir encore rencontré des problèmes. Tout est désormais prêt pour effectuer non plus un tir balistique, mais un lancement spatial.

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Les premiers lancements spatiaux.

Le 4 octobre 1957, le sixième R7 décolle et place avec succès sur orbite Spoutnik 1, le premier satellite artificiel de l’histoire, d’une masse de 83,6 kg (apogée : 945 km ; périgée : 227 km). Une réussite hasardeuse ? Non car le 3 novembre suivant, c’est au tour de Spoutnik 2, un engin de plus de 508 kg avec en plus à bord la chienne Laïka, d’être placé sur orbite (A : 1660 km ; P : 212 km). L’Occident est sous le choc. En équipant le R7 d’un troisième étage, les Soviétiques surprennent encore le 12 avril 1961 en envoyant dans l’espace Youri Gagarine, le premier homme ! Baïkonour devient alors la « base cosmique » emblématique à partir de laquelle les Soviétiques s’engagent dans une nouvelle odyssée : l’exploration de l’espace.

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

Références
Un ouvrage :
Baïkonour. La porte des étoiles, collectif d’auteurs, SEP, A. Colin, Paris, 1994.
Un album photos :
Baïkonour 2006, de Stéfane Carlier
Une vidéo :
le cosmodrome de Baïkonour (à 13’51’’)
 

Pierre-François Mouriaux

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