Le Sud-ouest au cœur de l’innovation

Un pilote du centre d’instruction des équipages d’hélicoptères présente la capacité ISR embarquée à bord du Fennec. Un « plus » expérimenté par l’équipe de marque du CEAM en amont
Jean-Marc Tanguy

Un pilote du centre d’instruction des équipages d’hélicoptères présente la capacité ISR embarquée à bord du Fennec. Un « plus » expérimenté par l’équipe de marque du CEAM en amont
Jean-Marc Tanguy
Le ministère des Armées est massivement implanté en Nouvelle-Aquitaine. C'est le poids de l'histoire, la France souhaitant aussi disposer de moyens loin des frontières de l'Est. C'est ainsi qu'après-guerre, l'armée de l'Air a installé son Centre d'expertise aériennes militaires (CEAM) dans les Landes, à Mont-de-Marsan. Historiquement, il est chargé de toutes les expérimentations (la signification du « E » à l'origine), mais il a superposé continuellement de nouvelles dimensions, comme l'innovation tactique (avec l'Air warfare center), et la gestion de nombre de programmes d'armement.
Pour cela, il dispose à la fois d'une flotte dédiée, faite de Mirage 2000D et de Rafale à Mont-de-Marsan, mais aussi, via ses antennes, d'un droit de tirage sur les appareils en dotation dans les unités opérationnelles. Ainsi, il ne possède pas en propre d'A400M Atlas, mais c'est lui qui a fait de nombreuses ouvertures de théâtres ou de zones de poser : en 2013 au Mali, plus récemment avec des posers hardis dans le Grand Nord. Les expérimentateurs ont aussi largué des munitions téléopérées du même Atlas (ainsi que de Caracal, de Twin Otter...), ou encore, une embarcation commando Ecume de la Marine pesant 7 tonnes. De même, ils ont testé le largage en série de quatre charges depuis un Casa 235.
Cette capacité à ouvrir de nouvelles compétences fait que les aviateurs du CEAM sont indispensables à une armée de l'Air agile, qui doit être en permanence à la pointe du combat aéroterrestre, mais aussi, de la très haute altitude (THA). Ses navigants et matériels, réunis pour la chasse à l'escadron 1/30 Côte d'Argent, assurent ces premières, parfois même en zone d'opérations.
La crise iranienne a été encore l'occasion de montrer leur savoir-faire : les briques développées par le CEAM pour la Liaison 16 sur Caracal ont pu être adaptées aux Fennec des escadrons Parisis et Alpilles déployés aux Emirats Arabes Unis, mais aussi aux Tigre de l'armée de Terre. Sans cette brique essentielle aux opérations aériennes, les Tigre n'auraient pas pu participer aux opérations... et donc abattre quelques drones Shahed.
Le CEAM a aussi permis d'identifier, puis d'expérimenter la tourelle compacte Trakka pour le Fennec, qui lui permet à la fois de primo-détecter des intrus aériens, mais aussi de valoriser des plots radars fournis par un radar au sol. Des briques d'intelligence artificielle, fournissant ainsi une sorte de radar optronique, sont aussi disponibles. Toujours sur Fennec, il a aussi ajouté un affût Strike, développé par la PME Cose, pour améliorer singulièrement la précision de tir, et pouvoir se passer d'un deuxième tireur. Demain un tourelleau téléopéré pourrait aussi amener d'autres capacités et permettre de préparer la révolution prévue avec le futur Guépard.
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Valoriser le capital d'équipements en service est un savoir-faire typique des armées françaises - habituées à gérer la rareté - mais il prend une dimension encore supérieure au CEAM. Celui-ci a donné une nouvelle jeunesse au Mirage 2000D, avec un système d'armes agile et totalement adaptable en interne, sans avoir à recourir aux lourds contrats des programmes d'armements. Le navigateur opérateur systèmes d'armes (Nosa) en place arrière dispose désormais de capacités aéroterrestres proches de celles offertes par le Rafale, dont il intégrera prochainement certaines de ses briques (pod de désignation Talios, bombe AASM) à son spectre munitionnaire déjà très étendu.
Le major général de l'armée de l'Air et de l'Espace, le général Dominique Tardif a mis le turbo pour que le système d'armes de plusieurs aéronefs soit désormais exploité en mode propriétaire, et donc adaptable à souhait. Une mission qui correspond parfaitement aux capacités du CEAM, dont plus de 50 % de l'activité concerne la numérisation.
Le prochain appareil concerné devrait être l'A400M qui, outre ses capacités en matière de transport tactique (ravitaillement en vol compris) et stratégique, est désormais une potentielle soute à munitions téléopérées ou à drones de combat collaboratifs. Cela s'inscrit dans la droite ligne de ce que l'escadron de transport et d'opérations spéciales 3/61 Poitou a développé depuis 2006, un vecteur C4ISR de premier plan. Cette aptitude de l'Atlas à collecter, traiter (avec un apport de l'IA embarquée), diffuser et attribuer des tâches à des effecteurs n'en est qu'à ses débuts.
Grâce à un niveau d'emploi élevé et diversifié, ainsi qu'à une forte culture expéditionnaire, les aviateurs des unités opérationnelles ne manquent pas d'idées, dont une partie remonte par la chaîne d'innovation participative Happi. La limite est plus dans le volume de personnels disponibles au CEAM pour traiter ce tsunami d'idées. Systèmes d'information et de communication, de formation (grâce aux innovations civiles provenant du jeu vidéo par exemple), drones, entretien de la culture physique…, les projets ne manquent pas.
Sur les gros programmes comme le Rafale, la charge de travail est aussi importante pour gérer l'existant, mais aussi préparer les nouveaux sous-standards de l'avion et, évidemment, contribuer au standard F5. Dans les dix ans, le chasseur va totalement renouveler ses armements (sauf le canon...) avec le MICA-NG, le successeur du Meteor, du Scalp-EG, l'ASN4G, de nouvelles versions de l'AASM, un pod de brouillage… Tout ceci sera consommateur de moyens aériens et devra générer une nouvelle organisation des moyens d'essais et d'expérimentation, afin de limiter l'impact sur les unités opérationnelles. La Direction générale de l'armement (DGA) s'est déjà, pour sa part, fait financer son propre Rafale, rien que pour les vols d'essais.
Les unités aériennes de la Nouvelle-Aquitaine vont aussi renforcer leurs moyens capacitaires dans les dix ans, et cela commence dès maintenant. Côté armée de Terre, le 4e régiment d'hélicoptères des forces spéciales (RHFS) de Pau va recevoir ses 18 hélicoptères NHFS d'ici deux à trois ans, ce qui lui permet de transférer les Cougar rénovés de sa 1ère escadrille (1ère EOS) au 5e régiment d'hélicoptères de combat (RHC) voisin, et les Caracal de sa 3e escadrille (3e EOS) à l'armée de l'Air et de l'Espace (AAE). Un projet tranché il y a près de 20 ans par le général Jean-Louis Georgelin, chef d'état-major des armées…
L'AAE crée donc à Cazaux, dès cet été, l'embryon de son deuxième escadron de Caracal, le 2/67, mais dont le nom de tradition n'est pas encore (officiellement) connu - peut-être Solenzara.
Cette création découle du plan directeur des hélicoptères, décrété par le général Tardif il y a déjà plusieurs mois. Il maintient de l'EH 1/67 Pyrénées comme unité de pointe dédiée au sauvetage de combat et aux opérations spéciales, et un escadron plus généraliste, le 2/67. Initialement, il était prévu de le missionner uniquement sur le sauvetage, à terre (Sater) et en mer (Samar), mais au vu de l'évolution de l'environnement international, cette spécificité n'est sans doute pas tenable très longtemps. Et il faudra sans doute tenir une posture plus guerrière, tout en tenant la capacité de service public.
Ce missionnement apparemment civil du 2/67 est d'autant plus artificiel que les Caracal issu du 4e RHFS qui l'équiperont à partir de cette année disposent de tous les équipements bons de guerre (blindages, lots d'autoprotection, patines de canons SH20). Cela contraste avec les Caracal OLA, livrés ces derniers mois en outremer, qui alignent une avionique dernier cri et une optronique plus moderne, mais pas de perche de ravitaillement ou de boîtiers d'autoprotection. Une reventilation des appareils et des missions n'est donc pas à exclure.
Cazaux confirme aussi sa vocation de pôle national d'hélicoptères dans l'AAE, avec presque tous les Caracal de première génération (17 sur 19) et donc probablement la moitié des 40 futurs Guépard.
Il est vrai que les environs offrent des zones d'entraînement avec des dunes (donc du sable), la montagne. Un lieu d'entraînement parfait donc pour former les jeunes pilotes, mais aussi assurer des préparations opérationnelles (la base aérienne 126 de Solenzara, en Corse, présente des atouts similaires). Cazaux a aussi un important dépôt de munitions, un atout pour mener des opérations depuis une future base mère de chasse, ou y débuter des raids avec des chasseurs importés.
Mais la région offre aussi des champs de tir, à Cazaux même et à Captieux. De quoi générer des zones d'accueil pour des exercices complexes, et des mises en conditions avant projection, mais aussi pour des essais particuliers. Captieux avait accueilli par exemple, en juillet 2025, les essais technico-opérationnels du système de leurrage GPS antidrones Skyjacker de Safran, menés conjointement par l'AAE et l'armée de Terre. Des essais de drones et de munitions téléopérées y ont aussi été réalisés.
L'AAE dispose donc d'un capital élevé dans cette zone qui, un temps, avait été réfléchie comme un possible polygone de guerre électronique, d'expérimentations et d'essais (PG3E). De quoi valoriser l'existant, mais aussi de faire venir des aviations alliées à l'instar de l'armée de l'air singapourienne, qui s'entraîne à Cazaux depuis 1998. La base héberge aussi le centre d'expertise nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (NRBC), et sa section d'intervention spécialisée. Une donnée essentielle à l'heure de la haute intensité et du risque croissant d'emploi de ce type d'armes par des compétiteurs.
Toutes les bases du sud-ouest de l'AAE disposent d'un potentiel de croissance grâce à des étendues importantes. Elles sont donc potentiellement capables d'accueillir aussi des entités propres à la dissuasion, ce que faisaient, historiquement, Mont-de-Marsan (qui a opéré les derniers Mirage IVP du Gascogne jusqu'en 2005), Cazaux, et même Mérignac (Centre d'instruction des forces aériennes stratégiques n°328). Quand il faudra trouver des bases d'accueil pour des escadrons Rafale supplémentaires, après Luxeuil (deux escadrons de chasse au début de la prochaine décennie), c'est vraisemblablement sur cette liste qu'il faudra se pencher.
La base de Cognac voit, elle, sa 33e escadre de surveillance, de renseignement et d'attaque (ESRA) disposer de drones Reaper block 5 enfin dotés toutes les fonctionnalités attendues depuis... près de dix ans : pod de renseignements Comint et missiles Hellfire. Ces derniers sont aussi désormais utilisables dans le cadre de combat air patrol air-air contre des Shahed. Une capacité démontrée il y a quelques semaines, notamment grâce aux équipes du... CEAM. Celle-ci peut désormais être mobilisée là où les Reaper sont déployés (au Proche et Moyen-Orient actuellement) comme en France dans le cadre de dispositifs particuliers de sûreté aérienne (DPSA).
Cela démontre à quel point la dronisation de l'AAE a réalisé des bonds en quelques années, au point que le général Bellanger, son chef d'état-major (Cemaae), livrait aux députés de la commission de la défense son intention de mettre sur pied rapidement des escadrons de chasse dronisés (voir A&C n°2068). Des entités nouvelles qu'il faudra bien installer à proximité d'escadrons de chasse traditionnels. La 33 exploite aussi les deux - bientôt trois - avions de renseignement Vador. Ceux-ci n'ont pas amené tous les progrès promis, résultat de choix inadéquats de la DGA, faisant de ce programme l'exemple même de ce qu'il ne faut plus faire, en termes de coûts et de délais.