Libye : retour sur "la plus grande guerre de drones au monde"

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Media DR
En Libye, le terrain désertique et relativement plat du nord et de la côte rend facilement repérables les unités terrestres des forces armées impliquées dans le conflit. De ce fait, l’aérien joue un rôle déterminant dans le conflit et représente désormais l'essentiel des opérations militaires conduites sur le territoire.
Si des avions de chasse ont été utilisés, la guerre aérienne en Libye a surtout été menée par des drones de toutes tailles. Étant bon marché, les UAV sont non-seulement devenus la marque de fabrique de l'intervention militaire étrangère, mais ils ont également mis en lumière une tendance plus large qualifiée de "guerre de substitution". Avec plus de 1 000 frappes aériennes menées par des drones ces dernières années, le représentant spécial des Nations Unies en Libye, Ghassan Salame, a en effet qualifié le conflit de "plus grande guerre de drones au monde".

L'arrivée des drones Wing Loong de fabrication chinoise en 2016 en Libye a eu un effet considérable sur les capacités militaires de l’armée nationale libyenne (ANL). Utilisés pour la première fois lors de la bataille de Derna, dans l'est du pays, ces drones ont été décisifs dans le combat qui opposait les forces du maréchal Haftar aux combattants du Conseil de la Shura des Moudjahidines. Ils ont également été utilisés dans la bataille pour Tripoli que le général Haftar a mené contre le gouvernement d'union nationale (GUN) reconnu par l'ONU en avril 2019.
Dirigés par des pilotes des Émirats Arabes Unis depuis la base aérienne d'Al Khadim, dans l'est du pays, ces dispositifs de fabrication chinoise bénéficient d’un rayon d'action d’environ 1 500 km, ce qui leur permet d’envoyer des missiles guidés avec précision et de frapper n'importe où sur le territoire libyen.
Il est à souligner qu’avant de le déployer en Libye, les émiratis ont procédé à une modification considérable du Wing Loong II avec un système de liaison de données Thales et des systèmes électro-optiques israéliens.
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Le Wing Loong (Pterodactyl) II d'AVIC dispose d'une charge utile armée totale de 480 kg couvrant trois points d'emport sous chaque aile. Jusqu'à 100 kg d'armes peuvent être chargés sur les deux points intérieurs, et jusqu'à 50 kg sur les points extérieurs. Parmi ces armes, on peut évoquer le Blue Arrow-7 (BA-7) anti-blindage de 50 kg qui, jusqu'à récemment, avait servi à détruire des camionnettes et autres véhicules au sol. Mais pour cet usage, la Société Nationale d'Importation et d'Exportation d'Aérotechnologie de Chine (CATIC) aurait commencé à les remplacer par des bombes TL-2 de 16 kg, plus petites, permettant aux deux pylônes d'armement intérieurs du WLII de transporter trois munitions chacun.
CATIC prévoit également d'intégrer le missile air-air TY-90 sur les points durs extérieurs du WLII, conférant au drone la capacité d'abattre des hélicoptères. Une autre option pourrait être la bombe AG300/M à guidage laser de 50 kg, dotée d'une ogive de 26 kg et d'une plus grande portée que le BA-7, qui ne dispose quant à lui que d’une ogive de 8-9 kg. Le porte-parole du CATIC a notamment déclaré : "Lors du tir du BA-7, le WLII doit perdre de l’altitude, alors que l'AG300/M n'a pas à le faire en raison de sa plus grande portée. Ainsi, le WLII n'a pas besoin de descendre dans la zone de portée des armes par lesquelles il peut être visé."
Il convient enfin de noter que, malgré la multiplication des discours d’éloge des frappes "de précision" de l’ANL, le nombre de victimes civiles n’a cessé de s’alourdir à mesure que des cibles situées en zone urbaines plus denses étaient visées.

La situation a changé en décembre 2019, lorsque le président turc Recep Tayyip Erdogan a confirmé que son pays allait fortement augmenter son soutien militaire au gouvernement d'al-Sarraj et au GUN, ouvrant la voie à une guerre de drones armés entre les deux parties et sonnant la fin de l’ère des vieux hélicoptères et des avions de combat inutilisables.
En plus des troupes déployées par la Turquie provenant majoritairement des groupes rebelles syriens, Erdogan a envoyé en Libye des drones armés de fabrication turque, à savoir le Bayraktar TB2. Bien que plus petit et d'une portée beaucoup moins importante que le Wing Loong, le Bayraktar a été capable d'engager et de détruire les cibles terrestres de l’ANL, d’assiéger ses lignes d'approvisionnement et d'attaquer ses bases aériennes avancées qui étaient autrefois considérées comme sûres. Les troupes terrestres pro-gouvernementales pouvaient désormais avancer avec un appui aérien, les positions de l'ennemi étant connues de leurs commandants.
Le Bayraktar TB2, exploité par la Turquie mais acheté par le Qatar, a été le drone de prédilection du GUN. Ces UAV auraient été livrés à bord d'un navire en mai 2019 et répartis ensuite entre Misrata et Tripoli-Metiga, avec du personnel turc pour les opérer. Le Libyan Address Journal a notamment rapporté que huit pilotes du GUN s'étaient rendus en Turquie pour apprendre à utiliser le Bayraktar, mais que 12 autres avaient refusé.

L’un des éléments ayant le plus contribué à changer la donne est l'évolution de la doctrine turque autour du TB2, au point d'accepter de mettre les appareils en danger au point d'en perdre plusieurs dizaines, les considérant comme semi-jetables. Une approche qui a pris son ennemi au dépourvu, la chaîne d'approvisionnement depuis la Chine étant bien plus lourde et complexe. Cette nouvelle conception a été rendue possible par la baisse des coûts d'acquisition du TB2 ayant accompagné la hausse de ses volumes de production : alors qu'un Bayraktar TB2 valait 1,5 million de dollars au moment de son lancement, il est désormais accessible à moins de 500 000 dollars l'unité.
Par ailleurs, quelques modifications techniques supplémentaires ont contribué à renforcer les capacités de reconnaissance des TB2, ce qui leur a permis de voler à une altitude qui leur permettait d’éviter le système de défense antiaérienne rapprochée russe Pantsir, mais aussi de s'éloigner de leur pilote grâce à une communication par satellite (la portée des radios utilisées pour piloter le drone en limitaient la portée à 2 ou 300km seulement). Des entreprises d’armement turques, à l’instar de Roketsan, ont également développé de petites munitions disposant d'un guidage de précision.
Il faut noter que le drone israélien Orbiter-3, fabriqué par Aeronautics, a également été utilisé par le GUN, sa particularité étant sa capacité à voler jusqu'à sept heures sans arrêt et son utilisation dans le cadre de missions de renseignement, de surveillance, d'acquisition de cibles et de reconnaissance (ISTAR). D’ailleurs, à en croire plusieurs sources, ce drone a probablement été fourni par un autre pays soutien et non acquis en direct auprès d'Israël.
Le fait que des drones tueurs décident seuls de qui attaquer peut s’apparenter à de la science-fiction, mais à en croire le rapport des Nation Unies sur un accrochage survenu en mars 2020 dans le conflit militaire en Libye, il s’agit désormais d’une réalité !
En effet, ce document de 548 pages indique qu'un système d'armes autonomes létales (LAWS) a fait ses débuts lors d’une attaque ayant eu lieu pendant les combats opposant le gouvernement d'union nationale et les forces alliées au général Khalifa Haftar, ce qui signifie que ce drone peut engager des cibles sans ordre d'un humain. Un basculement stratégique qu'aucun Etat dans le monde n'avait jusqu'ici franchir. Le drone Kargu-2 fabriqué par l’entreprise turque STM est notamment été cité dans le rapport.
Selon son fabriquant, le Kargu-2 utilise l'apprentissage automatique et le traitement d'images en temps réel pour attaquer ses cibles. Il convient par contre de noter que le rapport de l'ONU ne précise pas si ce drone fonctionnait de manière autonome ou manuelle au moment de l'attaque, se limitant à cette phrase : "Les convois logistiques et les HAF battant en retraite ont été traqués et engagés à distance par les drones de combat ou les systèmes d’armes autonomes létaux tels que le STM Kargu-2."
La guerre en Libye, qui voit deux camps s'opposer frontalement, continue à être entretenue par des forces internationales soutenant leurs propres intérêts. Dans tous les cas, ce conflit restera dans l'histoire comme le premier dans lequel les systèmes aériens sans pilote ont constitué l'essentiel des opérations aériennes, dépassant avions de chasse, bombardiers et hélicoptères, avec une intensification de l'usage de ces armes par les deux camps. Les armes low cost en masse, voilà encore une version de l'évolution de la guerre...
