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Il y a 30 ans, Jean-Loup Chrétien marchait dans l’espace

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 10 décembre 2018 à 12:47

Jean-Loup Chrétien à l'extérieur de la station Mir et un écorché de la structure Era

Jean-Loup Chrétien à l'extérieur de la station Mir et un écorché de la structure Era

CNES/Glavcosmos & Aerospatiale

Hebdomadaire

N2979 ● 17 juillet 2026

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Le 9 décembre 1988, dans le cadre de la mission franco-soviétique Aragatz, Jean-Loup Chrétien devenait le premier astronaute non-russe et non-américain à réaliser une sortie extravéhiculaire (EVA).

La coopération spatiale franco-soviétique avait pris corps le 30 juin 1966, lors de la visite à Moscou du général de Gaulle. Des accords engagent les deux protagonistes dans une exploitation commune de l’espace à des fins pacifiques dans un certain nombre de domaines scientifiques. Quelques années plus tard, à partir de 1974, émergeait l’idée de faire voler un Français dans un vaisseau soviétique, projet notamment portée par Hubert Curien à partir de son arrivée à la présidence du CNES, en 1976. En 1979, les Soviétiques proposaient aux Français un vol spatial, qui se concrétisa en 1982 par la mission PVH (Premier vol habité), effectuée par Jean-Loup Chrétien. En automne 1985, les responsables du CNES émirent le souhait de faire voler de nouveau un Français aux côtés des Soviétiques. Enthousiaste, le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev proposa au président François Mitterrand un second vol. Il fut une nouvelle fois assuré par Jean-Loup Chrétien, connu et apprécié des Soviétiques, dans le cadre de « l’amitié » et du « dialogue commun » (France-URSS magazine, décembre 1988).

Le second vol de Jean-Loup Chrétien.

Pour cette deuxième mission, baptisée Aragatz, Jean-Loup Chrétien doit réaliser un vol de longue durée (25 jours) à bord de la nouvelle station Mir, qui comprend une sortie extravéhiculaire. Durant un an, le Français s’entraîne en se familiarisant notamment avec le scaphandre et en répétant dans une immense piscine de la Cité des étoiles (qui simule au mieux l’impesanteur) les gestes qu’il effectuera dans l’espace. Une sortie extravéhiculaire est en effet une opération à haut risque...

Le 26 novembre 1988, Jean-Loup Chrétien décolle de Baïkonour à bord du vaisseau Soyouz TM-7 en compagnie d’Alexandre Volkov (commandant) et de Sergueï Krikalev. Parmi les autorités présentes lors du décollage, figurent le président François Mitterrand - accompagné des ministres Hubert Curien (Recherche & Technologie), Paul Quilès (Postes, Télécommunications & Espace) - et le ministre des Affaires étrangères soviétiques Edouard Chevardnadze. Le vol de Jean-Loup Chrétien est particulièrement suivi en France, qualifié notamment de « nouvelle odyssée de l’espace » le jour du lancement par La République du Centre.

Deux jours plus tard, Soyouz TM-7 rejoint la station orbitale Mir. Les trois cosmonautes sont accueillis par l’équipage de maintenance composée de Vladimir Titov (commandant de bord), Moussa Manarov et Valery Poliakov ; les deux premiers sont à bord de Mir depuis décembre 1987, le troisième depuis août 1988. Jean-Loup Chrétien découvre alors une station orbitale plus spacieuse que celle qu’il avait connue en 1982 (Saliout 7), bien qu’elle soit encore embryonnaire. En effet, Mir n’est constituée que du bloc central (20,1 t) et du module Kvant 1 (11t). A peine arrivés, les cosmonautes se mettent au travail. Jean-Loup Chrétien s’attache à mettre en route les expériences médicales prévues avec l’assistance de Poliakov, qui est médecin. Le Français s’emploie également à faire des observations de la Terre.

Dix jours plus tard, Alexandre Volkov et Jean-Loup Chrétien se préparent à la sortie dans l’espace. Ils doivent suivre une procédure, longue et complexe. Ainsi, après s’être s’enfermés dans un compartiment dédié, ils vérifient notamment l’étanchéité des scaphandres et procèdent à la dénitrogénation de leur organisme.

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9 décembre 1988, la sortie extravéhiculaire.

Vient le temps de l’ouverture du sas. Jean-Loup Chrétien ne peut oublier ce moment : « L’entrebâillement de la porte laisse apparaître un bout de ciel d’un noir d’encre. Les étoiles qui brillent intensément semblent nous inviter à sortir… Je passe lentement la tête et les épaules, extirpe un bras et accroche mon mousqueton de sécurité. Il fait nuit sur cette région de Terre où nous nous trouvons, ce qui rend le spectacle encore plus saisissant ». L’émotion passée, Chrétien et Volkov se rendent sur la zone de travail éclairée par les lampes des scaphandres. Puis, soudain, le Soleil éclaire violemment les deux hommes pendant 55 minutes, avant qu’il ne cède de nouveau la place à la nuit, et ainsi de suite. Pour les cosmonautes, il s’agit de bien régler la température interne de leur scaphandre, ce que n’avait pas suffisamment anticipé Jean-Loup Chrétien qui s’est à un moment donné retrouvé transi par le froid…

Après avoir effectué plusieurs manipulations, les deux cosmonautes doivent ensuite s’exercer à déployer ERA, une grande structure de tubes de fibres de carbone comprenant plus de 5 000 pièces, préfigurant les grandes antennes de demain qui seront utilisées sur les stations orbitales (notamment pour la télévision directe). Cependant la structure est coincée. Les deux hommes continuent, réessaient. Rien à faire. Au regard de la diminution des réserves d’oxygène, faut-il alors renoncer ? L’inquiétude et la tension montent au sein de l’équipage resté dans la station comme le racontera plus tard Vladimir Titov : « Lorsque l’on a vu que l’antenne ne s’ouvrait pas, on a commencé à se creuser la tête pour trouver une solution… Et c’est à ce moment-là que Volkov me dit [par radio] : « Je vais lui donner un bon coup de pied ! ». Alors Volkov a commencé, comment dirais-je, à tester sa botte contre l’antenne. Les coups étaient tels qu’à l’intérieur de la station on entendait « boum, boum », il y avait même un écho ! bou-boum, bou-boum ! ». Au total, vingt-huit coups permettent de décoincer l’antenne (qui est ensuite éjectée dans le vide). Pour les médias, il est notamment dit que « Volkov était retourné dans le sas de Mir pour y chercher un tournevis afin de tenter de débloquer la structure à la main » (Le Parisien, 10-11/12/1988)…

Au moment où Jean-Loup Chrétien s’apprête à rejoindre le sas, une sirène d’alarme retentit, lui indiquant un problème de ventilation. De la buée sur la visière du casque apparaît. Après avoir passé à son coéquipier, déjà dans le sas, divers équipements (caméras, sangles, etc.), Jean-Loup Chrétien entre et doit ensuite fermer l’écoutille. Cependant la buée augmente dramatiquement, l’empêchant de voir correctement. Il n’arrive pas à refermer le sas… Quant à Volkov, dans le sas étroit, il ne peut l’aider. La situation devient critique, la réserve d’oxygène s’épuise. Soudain, Jean-Loup Chrétien devine qu’un filin empêche peut-être la manivelle - qui sert à fermer l’écoutille – de fonctionner. Il décide de casser le filin en question. La manœuvre réussie, le sas peut être enfin fermé hermétiquement.

« Un rêve que vous imaginez depuis longtemps »

45 minutes plus tard, les deux hommes rejoignent les autres membres de l’équipage, après avoir battu le record de durée dans l’espace, avec près de 6 heures.

Face aux péripéties rencontrées lors de sa sortie, Jean-Loup Chrétien a-t-il à un moment donné eu peur ? Quelques années plus tard, lors d’une interview, il déclarera que « lorsque l’on est confronté à de grosses difficultés, à une situation dramatique, on n’a pas le choix, on doit y faire face, on réagit avec concentration et attention, et on n’a pas peur à ce moment-là. Lorsque la peur est là, c’est foutu (…). Il fallait absolument y arriver ». Finalement, avec le temps, Jean-Loup Chrétien retient d’abord les bons moments, les sensations uniques ressenties lors de sa sortie dans l’espace : « On fait vite abstraction du scaphandre, on a l’impression d’être enfin libéré des contraintes matérielles qui vous amène à ce rêve que vous imaginez depuis longtemps. Être dans l’espace, dans le vide, loin de la Terre, avec une sensation de très grande liberté que l’on n’a pas à l’intérieur des véhicules spatiaux, même s’il y a des hublots, ils ne sont pas très grands, on se sent tout de même un peu prisonnier ».

Les douze jours restants, Jean-Loup Chrétien s’occupe des expériences scientifiques puis, le 21 décembre, revient sur Terre en compagnie de Vladimir Titov et de Moussa Manarov à bord du vaisseau Soyouz TM-6.

Références

Un livre : Sonate au clair de Terre, Jean-Loup Chrétien, Denoël, Paris, 1993.

Une interview de Jean-Loup Chrétien du 6 janvier 1994, avec les journalistes Jean-Luc Hees et Jean-Marc Four, émission d’information « Inter treize quatorze », France Inter (INA)

Une vidéo : un portrait de Jean-Loup Chrétien, CNES, Scienfilms, 2008.

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

Pierre-François Mouriaux

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