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Il y a 40 ans disparaissait Wernher von Braun

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 27 juin 2017 à 10:29

W. von Braun (parfois surnommé docteur Espace) dans son bureau à Huntsville, en 1964. Au fond, les maquettes de ses réalisations américaines.

W. von Braun (parfois surnommé docteur Espace) dans son bureau à Huntsville, en 1964. Au fond, les maquettes de ses réalisations américaines.

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L’ingénieur allemand Wernher von Braun est l’un des plus grands personnages controversés du XXe siècle. Il a permis à l’homme de marcher sur la Lune, mais reste entaché par sa compromission avec le nazisme.

Le 16 juin 1977, décédait à Alexandria (Virginie, Etats-Unis), un homme hors du commun, celui-là même qui, dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, a contribué à envoyer les Américains sur la Lune grâce à son super-lanceur Saturn 5 : Wernher von Braun. Outre l’exploit des missions Apollo, plusieurs temps forts –parfois contestables– ont marqué la vie de ce génial et sulfureux ingénieur allemand, né le 23 mars 1912 à Wirsitz, en Posnanie (aujourd’hui Wyrzysk, en Pologne).

En voici une sélection :

1931 : après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur, Wernher von Braun fait voler une fusée à plus d’un kilomètre d’altitude au sein du club de fusée berlinois VfR (Verein für Raumschiffahrt).

1932 : von Braun signe son premier contrat avec la Reichswehr le 27 novembre pour le développement de fusées ; deux ans plus tard, il obtient une thèse de doctorat sur la propulsion des fusées.

1937 : il devient directeur technique du centre d’essai d’engins spéciaux de Peenemünde et le 12 novembre, il intègre le parti nazi ; en mai 1940, il est intégré à la SS, comme tant d’autres, à la demande d’Himmler (puis, à chaque année, il est promu à des grades de la SS, sauf en 1944, date à laquelle il refuse que les SS prennent le contrôle du programme A4).

1942 : le 3 octobre, une fusée A4 construite sous sa direction dépasse les 90 km d’altitude, atteignant pour la première fois les frontières de l’espace.

1944 : le 8 septembre, une première A4 est tirée en tant qu’arme de représailles (V2) sur Charentonneau, près de Maisons-Alfort (94), tuant et blessant plusieurs personnes.

1945 : le 2 mai, il se rend aux Américains (pour échapper aux Russes), qui le transfèrent le 20 septembre aux Etats-Unis, et pas aux Britanniques ou Français qui selon lui n’auraient jamais les moyens de financer ses recherches.

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1946 : le 16 avril, un premier V2 est tiré depuis le sol américain, pour étudier la haute atmosphère (ce qui était d’ailleurs prévu à Peenemünde).

1950 : von Braun devient directeur technique de l’Arsenal de Redstone pour la mise au point de missiles ; onze ans plus tard, le missile Redstone sert à lancer les premiers astronautes américains.

1955 : le 15 avril, von Braun obtient la nationalité américaine.

1956 : le 20 septembre, la fusée Jupiter (dérivée du Redstone) atteint 1 000 km d’altitude ; ce jour-là, la fusée aurait pu procéder à la première satellisation de l’histoire (mais son dernier étage était inerte).

1958 : le 31 janvier, une fusée Jupiter-C place sur orbite le premier satellite américain (Explorer-1).

1960 : von Braun devient en juillet le premier directeur du Centre de vol spatial Marshall.

1967 : le 9 novembre, l’équipe de von Braun réussit le tir de la première fusée lunaire Saturn 5.

1975 : von Braun reçoit la National Medal of Science « pour son travail permettant de faire la fusée à carburant liquide un engin de lancement pratique, et pour ses contributions à toute une série d’engins spatiaux culminant avec la famille de fusées Saturn, qui a rendu le programme Apollo possible ».

L’âge sombre des fusées.

Dès son plus jeune âge, Wernher von Braun rêve d’aller dans l’espace. Au début des années trente, il s’investit dans les études de fusée. Très vite, les militaires décident de mettre la main sur les recherches astronautiques ; Avec la guerre, les études et le développement des fusées se poursuivent plus que jamais. En octobre 1942, il expérimente avec succès la première fusée opérationnelle de l’histoire, la A4, qui devient une arme de représailles –heureusement peu efficace–, sous le nom de V2. Le 2 septembre 1960, au cours d’une interview donnée pour l’émission « Cinq colonnes à la Une », von Braun déclarera que « ces fusées étaient le sommet technique de la fusée militaire (…), et je confesse que je ne ressentais que fort peu de scrupule à donner un maximum de développement et de puissance, bien que l’on dû s’en servir contre des villes ouvertes, car leur effet était le même que celui des bombardements alliés contre les villes allemandes (…). J’estimais à l’époque qu’en tant qu’Allemand, mon devoir était d’aider l’Allemagne à gagner la guerre et cela n’avait rien à voir pour le fait que j’étais pour ou contre le gouvernement des Nazis ».

Un génie incontestable.

Si von Braun a assumé cette période sombre de l’histoire des fusées, en revanche il a toujours éludé ou minimisé la question plus sensible de la fabrication des V2 par les prisonniers des camps de concentration de Dora et de Buchenwald, au prix de milliers de morts. Lors de son recrutement par les Américains, les autorités étaient au courant de ce passé trouble. C’est une des raisons qui explique pourquoi les responsables politiques ont souhaité que la première satellisation américaine soit effectuée par des spécialistes américains et non par l’équipe de von Braun. De plus, les recherches menées par celle-ci étaient liées au développement de missiles balistiques et, pour éviter toute surenchère avec les Soviétiques, il avait été souhaité d’écarter von Braun. Seulement, le 6 décembre 1957, le premier lancement (Vanguard TV3) échoue en direct, tandis que les Soviétiques les ont devancés à deux reprises, en octobre et novembre, avec Spoutnik 1 et 2. Von Braun est sollicité pour effacer l’humiliation : le 31 janvier, sa fusée Juno (Jupiter) place sur orbite le premier satellite américain… qui ne se contente pas de faire de simple « bip, bip » ; en effet, Explorer-1 contribue à la découverte de la ceinture de Van Allen. La suite est connue : l’Amérique s’engage dans le pari lunaire, et celle-ci n’a pu se passer du génie incontestable de von Braun (et de ses spécialistes, également issus de Peenemünde) pour construire la fusée adéquate pour atteindre la Lune : Saturn 5.

Quelle personnalité ?

Tantôt adulé, tantôt honni, von Braun a ainsi suscité de nombreux ouvrages allant du plus élogieux avec Bernd Ruland (Wernher von Braun, Tallandier, 1970), au plus réprobateur avec André Rogerie (Un criminel héros de l’espace, tiré à part, 1995). Finalement, von Braun a-t-il été un rêveur naïf ou un « criminel de guerre » ? La réponse ne peut être entière et certaine. Précisons que von Braun n’a cependant jamais commandé une unité de SS ; de ce fait, il n’a pas directement été responsable des crimes de guerre perpétrés par les SS. Néanmoins, plusieurs déportés à Dora se souviennent de l’avoir vu ; l’un deux, Charles Sadron, a affirmé (dans De l’université aux camps de concentration, 1947) que celui-ci regrettait de voir une telle situation de souffrance, lui proposant même de le rejoindre dans son laboratoire… Von Braun n’a manifestement pas été totalement insensible à ce qu’il se passait alors. Dans Le théâtre des opérations. Journal métaphysique et polémique (1999), le très sulfureux romancier Maurice Dantec perçoit von Braun comme un « cas de dédoublement spectral dans un double technicien et purement opératif [qui l’] a conduit (…) à utiliser les esclaves du régime nazi pour un but qui lui semblait hautement supérieur ». Autrement dit, l’ingénieur allemand se serait retranché sur l’argument de la « banalité du mal », consistant à admettre que certes il y a eu des victimes, mais que le contexte ne permettait pas de faire autrement et que la force de travail concentrationnaire était un instrument au service d’une réalité supérieure : la conquête de l’espace par l’homme ? Toutefois, étant donné le contexte (les méthodes brutales de coercition du régime, son implication de longue date dans le développement des fusées par l’armée, une nation en guerre), Von Braun aurait-il pu agir autrement ?

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

Olivier Couderc est le webmaster du site 1001 anecdotes de la conquête spatiale.

Références

Un ouvrage : Jacques Ahrweiler, Le cas Von Braun, Paris, Seghers, 1972.

Un documentaire et une interview de von Braun dans Cinq colonnes à la Une, 2 septembre 1960, consultable sur le site de l’INA.

Pierre-François Mouriaux

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