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Il y a 60 ans, les Soviétiques se posaient en douceur sur la Lune

Photo de Pierre-François Mouriaux

Pierre-François Mouriaux

Publié le 22 février 2026 à 05:00

L’astronome français Audouin Dollfus commente la première image prise par Luna 9 lors du journal télévisé du 5 février 1966.

L’astronome français Audouin Dollfus commente la première image prise par Luna 9 lors du journal télévisé du 5 février 1966.

INA / Capture d’écran

Hebdomadaire

N2979 ● 17 juillet 2026

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En février 1966, la communauté internationale apprenait l’énième exploit de l’astronautique soviétique : le premier alunissage robotique d’un engin construit par l’homme sur un autre monde.

Nouvel exploit

« Un nouveau pas vient d'être franchi sur la voie qui doit conduire à la conquête de la Lune et c'est l'U.R.S.S. qui l'a accompli. Lancé lundi pour tenter un atterrissage "en douceur" sur le sol de notre satellite, l'engin soviétique Luna-9 s'est posé sur la Lune sans s'y briser et a aussitôt commencé à transmettre des informations de caractère scientifique », communique Le Monde le 5 février 1966. Après le premier survol de la Lune (Luna 1 / 2-01-59), le premier objet s’écrasant sur le sol lunaire (Luna 2 / 14-09-59), les premières photos de la surface cachée de la Lune (Luna 3 / 7-10-59), les Soviétiques viennent alors de réussir un nouvel exploit. Mais, pour le réaliser, il y a eu pas moins de onze échecs consécutifs (dus majoritairement aux lanceurs).

Une sonde lunaire améliorée

Après l’impressionnante série d’échecs – 26 sondes spatiales au total (en comptant les engins lancés vers Mars et Vénus) – le responsable du spatial soviétique, Sergueï Korolev, confie le programme lunaire au bureau d’études Lavotchkine dirigé depuis 1965 par l’ingénieur Gueorgui Babakine. Celui-ci prend la direction des programmes d’explorations de Vénus, de Mars et de la Lune. Pour cette dernière, est alors conçu un modèle amélioré (E-6M) – principalement au niveau du système de guidage et des airbags (qui doivent se gonfler au moment de l’atterrissage pour amortir le choc). L’engin, d’une hauteur de 2,7 m pour une masse totale de 1 583 kg, est composé de trois éléments : un bloc moteur (assurant le contrôle d’attitude lors de la descente), un compartiment pressurisé (contenant l’avionique, le système de télécommunications, un radar altimètre et divers capteurs), et l’atterrisseur. Ce dernier est une sphère de 58 cm de diamètre, d’une masse de 105 kg. A l’intérieur, se trouvent un système de télécommunications, un programmateur, un système de contrôle thermique, des batteries et quelques instruments scientifiques.

Les objectifs

Le premier objectif est naturellement de parvenir enfin à alunir, le second à obtenir des informations sur le sol lunaire. Pour cela, la sonde embarque une caméra (de 360° horizontalement et 36° verticalement), mais aussi un spectromètre gamma (en panne dès le lancement) et un compteur pour mesurer le rayonnement corpusculaire (pendant le vol et à la surface de la Lune). L’idée est d’en savoir plus sur les cratères et les roches qui seront à proximité, mais aussi sur la solidité du sol. L’enjeu est important, car il s’agit de savoir s’il sera possible de poser un vaisseau habité… Deux mois avant le lancement, le professeur Keldysh, président de l’Académie des sciences soviétiques, déclare : « Nous voulons savoir de quoi est faite la Lune et, je vous le dis, nous y parviendrons bientôt ».

Lancement et déroulement de la mission

Le 31 janvier 1966, depuis Baïkonour, le lanceur Molniya-M (8K78M) décolle avec succès, place la sonde sur orbite basse. Puis, le quatrième étage l’envoie sur une trajectoire lunaire. Durant le voyage Terre-Lune, Luna 9 livre des informations sur la ceinture de radiation de Van Allen, sur l’absence de champ magnétique et de ceinture de rayonnement autour de la Lune. Après trois jours et demi de voyage, à 75 km de la surface, les rétrofusées se mettent en action pour amener la sonde à se poser à 18h44 (UTC). Lorsque l’atterrisseur touche le sol, la capsule sphérique s’éjecte et, quatre minutes plus tard, la sphère s'ouvre et déploie quatre pétales et quatre antennes (75 cm de long).

Avant même que les Soviétiques n’annoncent le succès et ne communiquent les premières images, ce sont les Britanniques qui, ayant suivi le vol de Luna 9 par le biais de leur radiotélescope de l’observatoire Jodrell Bank, captent et diffusent la première photographie transmise par la sonde. Moscou réagit le lendemain en confirmant le succès de son engin posé dans l’océan des Tempêtes à l’ouest des cratères Reiner et Marius, et en livrant des photographies.

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Une mission hautement médiatisée

Dans le contexte de la course à la Lune, Luna 9 suscite un vif intérêt. Dès la diffusion des premières images, les réactions ne tardent pas, comme en France. Ainsi, lors du Journal télévisé du 5 février, questionné par François de Closets, l’astronome Audouin Dollfus livre son analyse : « Avec nos télescopes, nous étions habitués à voir la Lune avec des détails accessibles de l’ordre du kilomètre. Les photos envoyées par les Ranger américaines ces derniers mois nous ont montré la Lune à des échelles du mètre. Et bien, ces photos nous montrent la Lune à l’échelle du centimètre (…). Cette photo est prise avec une caméra à très grand champ, de sorte que l’on voit simultanément l’horizon et des régions très proches. (…). Ce qui nous intéresse surtout, comme astronome, c’est la structure fine du sol (…). Nous observons sur ce champ lunaire un certain nombre de blocs rocheux (…) comme ce grand bloc qui semble comme fiché dans le sol (…). Et bien, si la surface de la Lune était tout à fait molle (…), ce bloc disparaîtrait et ce n’est pas le cas. Et si, au contraire, la structure du sol lunaire était parfaitement rigide comme une roche, ce rocher serait posé dessus (…). Donc je pense que la consistance du sol lunaire est intermédiaire entre un matériau tout à fait mou et une roche solide (…) ». Dollfus en conclut que l’homme pourra marcher sur la Lune, « moyennant certaines précautions que précisément ces clichés nous montrent », ajoute-t-il. Dans Le Nouvel Observateur, le journaliste scientifique et critique littéraire Marc Gilbert (Gilbert Lévy) ne dit pas autre chose : « Le petit Luna-IX et ses successeurs (…) vont permettre à l’homme de savoir enfin de quoi est faite une terre, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, à laquelle il est totalement étranger. Les données affluent déjà. La caméra de Luna-IX nous a dit que le sol y est dur, qu’il existe sans doute des volcans. Comme prévu, il n’y a pas de végétation et ce sont des images de mort et de désolation qui nous sont arrivées (…). Désormais, le voyage dans la Lune est possible ».

Bilan

Sur une période de huit heures, Luna 9 a transmis 45 images à partir desquelles des panoramas ont pu être réalisés, avant que la batterie, épuisée, cesse de fonctionner le 6 février. Une fois de plus, les Soviétiques ont pris de vitesse les Américains. Ces derniers alunissent à leur tour… le 2 juin 1966 avec Surveyor 1, qui confirme les observations de Luna 9. L’étape suivante attendue est alors le débarquement des premiers hommes qui interviendra trois ans plus tard seulement.

Quelques références

- Un ouvrage général : Soviet Robots in the Solar System : Mission Technologies and Discoveries, Wesley T. Huntress et Mikhail Ya. Marov, Springer, Praxis, 2011.

- Deux articles : « Luna-9 transmet des informations scientifiques depuis jeudi soir », Nicolas Vichney, in Le Monde, 5 février 1966 ; « Marc Gilbert répond aux cinq questions essentielles que pose la réussite de l’expérience de Luna-IX », in Nouvel Observateur, février 1966.

- Interview d’Audouin Dollfus à propos de Luna 9, Journal télévisé du 5 février 1966.

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence

Pierre-François Mouriaux

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